Tasha Lackman, présidente et directrice générale, Centraide du Grand Montréal
Alors que la campagne électorale provinciale se déroule dans un contexte marqué notamment par les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis et l’incertitude économique qu’elles alimentent, les candidates et candidats sont appelés à expliquer comment ils comptent soutenir l’économie, protéger les emplois et assurer la prospérité du Québec. Mais ils doivent aussi répondre à une autre question, tout aussi importante : comment comptent-ils lutter contre l’appauvrissement grandissant d’une partie de la population?
Les contrecoups économiques ne se font jamais sentir de façon égale. Dans le Grand Montréal, une personne sur quatre a connu la pauvreté au cours des dernières années, qu’elle soit de brève ou de plus longue durée*. Une réalité plus répandue qu’on ne l’imagine et qui mérite qu’on s’y attarde.
D’ailleurs, cette réalité est de plus en plus visible sur le terrain. Selon un récent sondage Léger réalisé auprès des organismes communautaires pour les Centraide du Québec, 84 % des organismes constatent une détérioration de la situation sociale dans leur communauté et 96 % ont vu les demandes augmenter au cours des deux dernières années.
Ces résultats constituent un avertissement. Dans un contexte d’incertitude économique, les besoins augmentent déjà à un rythme qui dépasse la capacité de nombreux organismes à y répondre.
Au bout du compte, la pauvreté est d’abord une question de revenus insuffisants pour répondre aux besoins essentiels. Lorsque le coût de la vie augmente plus rapidement que les revenus, les conséquences se répercutent partout : logement, alimentation, santé mentale, réussite éducative et participation à la vie collective.
Les organismes communautaires jouent un rôle essentiel pour soutenir les personnes et les familles qui traversent des périodes difficiles. Ils constituent un tissu social de proximité indispensable, mais celui-ci s’étire dangereusement.
Toujours selon le sondage Léger, 95 % des organismes s’attendent à une nouvelle hausse des besoins au cours des deux prochaines années. Pourtant, près d’un organisme sur deux estime ne plus être en mesure de répondre adéquatement aux besoins de sa communauté. Pour 72 % d’entre eux, le manque de financement figure parmi les principaux défis.
Quand les ressources manquent, les conséquences sont bien réelles : des heures d’accompagnement disparaissent, des activités sont réduites, des listes d’attente s’allongent et certains services doivent être abandonnés. Les situations se détériorent, la détresse s’accentue et c’est l’ensemble de la société qui en ressent les contrecoups. C’est précisément ce qu’ont voulu mettre en lumière les organismes réunis récemment à Trois-Rivières dans le cadre de la mobilisation Le Communautaire à boutte.
Leur message est clair : les besoins augmentent plus rapidement que la capacité du réseau communautaire à y répondre.
Les organismes font partie de la solution, mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, compenser des problèmes dont les causes sont structurelles. Aucun filet communautaire, aussi solide soit-il, ne peut remplacer des revenus adéquats, un accès suffisant au logement social et abordable ou des programmes sociaux permettant aux personnes et aux familles de vivre dans la dignité.
Ces investissements exigent des choix collectifs. Mais la véritable question est celle du coût de l’inaction. Chaque fois qu’une famille perd son logement, qu’un jeune abandonne ses études ou qu’une personne demeure sans soutien malgré sa détresse, nous en payons tous le prix. Un prix humain, social et économique qui finit par coûter beaucoup plus cher que les mesures permettant de prévenir ces situations.
La prospérité économique et la résolution des enjeux sociaux ne sont pas en opposition. Une société plus prospère repose aussi sur des personnes qui peuvent se loger convenablement, se nourrir adéquatement, prendre soin de leur santé et participer pleinement à la vie collective.
Les organismes communautaires font leur part. Il est maintenant temps que les candidates et les candidats présentent non seulement un plan économique, mais aussi un véritable plan social à la hauteur des réalités que vivent chaque jour des milliers de personnes et de familles partout au Québec.
* Cette donnée est tirée de l’étude Portrait de la pauvreté persistante sur le territoire de Centraide du Grand Montréal (2016-2023) : un enjeu de taille; Étude réalisée dans le cadre d’un partenariat entre le chercheur Xavier St-Denis de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), et Centraide du Grand Montréal. Les résultats détaillés de cette recherche seront dévoilés prochainement.
SIGNATAIRES
Stéphan Boucher, DG, Centraide Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine
Julie Colbert, DG, Centraide des Régions centre-ouest du Québec (regroupant Centraide Abitibi-
Témiscamingue et Nord-du-Québec, Centraide Centre-du-Québec, Centraide Hautes-
Laurentides, Centraide Lanaudière, Centraide Mauricie et Centraide Sud-Ouest du Québec)
Dominique Deschênes-Lambert, DG, Centraide Laurentides
Isabelle Genest, PDG, Centraide Québec, Chaudière-Appalaches et Bas-Saint-Laurent
Émilie Gorin-Denois, DG, Centraide Outaouais
Caroline Lippé, DG, Centraide Richelieu-Yamaska
Josée Mailloux, DG, Centraide Côte-Nord
Martin Saint-Pierre, DG, Centraide Saguenay-Lac-Saint-Jean
Gwladys Sebogo, DG, Centraide Estrie